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Les entretiens sont l’occasion de rencontres et d’échanges avec des personnes qui portent un certain regard sur la photographie. Entrevue à l’issue de laquelle nous nous lançons dans la périlleuse entreprise de tenter de vous restituer ce que nous avons saisi de leur vision et de leur rapport à la photographie.

Pour ce premier entretien, je me suis adressé à Gil Lebois. Si nous avions déjà eu l’occasion d’échanger via les réseau sociaux, c’était l’occasion pour une première rencontre « dans la vraie vie », suite à son retour en France.

Pour voir ses images : http://www.leboisgil.com

Comment t’es-tu lancé dans la photo ?

J’en ai toujours fait, à vrai dire ! Mais c’est après quelques déconvenues dans mon parcours scolaire, et des petits boulots, que j’ai connu ma première expérience professionnelle dans la photographie : j’ai intégré le service photo de ma ville natale de Saint-Étienne. Travailler pour ma ville, c’est quelque chose qui m’a beaucoup plu. Plus tard, ça a donné lieu à un livre.

Tu as fait tes premières armes de photographe pro au Figaro Magazine ?

Oui, j’ai travaillé pour le Figaro Magazine Rhône Alpes ensuite, pour lequel je faisais des images afin d’illustrer les articles : du portrait posé, du reportage touristique haut de gamme, du portrait de personnalités publiques… 

Gil Lebois, Hamache Hocine
Gil Lebois, Jo Tassini
Gil Lebois, reportage sur les vignobles

Ça a été une révélation pour moi, je me sentais dans mon élément. C’était une parfaite adéquation entre le contenu éditorial et mon travail photographique. Ça m’a aussi permis de me faire pas mal de contacts.

Dans les années 80, on ne travaillait pas de la même façon qu’aujourd’hui. J’aimais particulièrement shooter avec du matériel qu’on ne voyait pas trop dans les rédactions à l’époque, comme des portraits au moyen format, ou en faisant des reportages touristiques à la chambre 4″×5″. L’idée derrière c’était de ne pas uniquement faire des photos destinées à être reproduites en quadrichromie mais des photos qui puissent être exposées et tirées avec une bonne qualité.

Portrait par Gil Lebois
Gil Lebois, Lambert Wilson
Gil Lebois, Vocation

Après cette expérience, j’ai été embauché au Conseil Régional à Marseille et j’ai continué à travailler pour le Figaro Méditerranée en parallèle. C’était une période où j’ai eu pas mal de boulots… et ensuite est arrivée la Guerre du Golf en 91. Tous les contrats de pubs se sont arrêtés dans les journaux et je me suis retrouvé sans commandes du jour au lendemain. Je suis donc rentré sur Saint-Étienne et j’en ai profité pour faire mon deuxième bouquin sur cette ville, en 1994.

Et ensuite, tu es passé à ton compte ?

En effet, c’est à cette période que je me suis lancé comme artisan, en continuant dans la pub, notamment dans la gastronomie. Ça m’a d’ailleurs donné l’occasion d’une série de photos avec Paul Bocuse que j’ai fait poser avec ma fille. 

Portrait de Paul Bocuse par Gil Lebois
Gil Lebois, Paul Bocuse
Gil Lebois, George et Franck Duboeuf

J’ai fait ça pendant plus de 10 ans, avant de partir aux États-Unis au milieu des années 2000.

En ce moment, on voit pas mal de photographes qui se lancent à leur compte et qui font pas mal de photographie de mariage. Tu en as fait au cours de ta carrière ?

Non, je ne me suis jamais vraiment reconnu dans la photographie de mariage à vrai dire. J’avais débuté la photo avec ça : un photographe de Saint-Étienne m’avait emmené avec lui quelques fois et j’avais trouvé ça très ennuyeux. Il faisait tous les mariages du coin, toujours les mêmes choses. Il faisait ça honnêtement, et avec une grande rigueur, mais enchaîner les cérémonies, parfois 3 la même journée, ça le crevait… Une fois il s’est même endormi pendant la messe !

Néanmoins, ça avait été très formateur, parce que j’ai compris que ça n’était pas pour moi et je ne me voyais pas faire de la production à la chaîne. Et puis je trouvais que les gens avaient du mal à voir le rôle du photographe, sa plus-value artistique dans ce genre d’événements.

« […] des photographes qui vendaient d’avantage leur regard artistique que la réalisation de photographies. »

Aux États-unis, ça m’a paru assez différent. J’ai découvert des photographes qui vendaient d’avantage leur regard artistique que la réalisation de photographies pour l’album de famille. Ils viennent pour raconter une histoire, ils prennent les préparatifs, l’envers du décor, les détails, l’ambiance… Ils ne se contentaient pas de shooter simplement les cérémonies qui s’enchaînaient les unes après les autres. Ce sont des images que le grand oncle et son iPhone ne pourraient pas faire.

Tu as aussi réalisé un travail plus personnel, tu peux nous en dire plus ?

Oui, avant mon départ aux États-Unis, j’ai réalisé un travail sur le désir et les sexualités alternatives, sous le pseudonyme de Charles Mons, en argentique. C’est un travail qui m’a donné l’occasion de participer au Festival Européen de la Photo de Nu (FEPN) à Arles en 2008. C’était mon premier vrai projet personnel. Ça a été important pour moi dans le développement de mon rapport à la photographie. Ce travail a aussi donné lieu à de très belles rencontres, auprès de gens qui avaient des choses intéressantes à dire.

En ayant commencé ta carrière avec l’argentique, comment as-tu géré la transition avec le numérique ? Quel rapport entretiens-tu avec ton matériel ?

Je me suis fait voler tout mon matos peu avant de partir aux États-Unis donc j’en ai profité pour me mettre au numérique, oui. C’est agréable à utiliser et très souple, la transition ne s’est presque pas faite dans la douleur.

« Les conversations autour du matériel ne doivent pas effacer l’intention qu’il y a en amont de la photo. »

Je pense que le matériel, c’est avant tout un outil, et si tu n’aimes pas tes outils, tu ne peux pas bien travailler. Je ne suis pas très partisan du discours qui consiste à dire que nos idées sont plus fortes que les outils. Ce sont deux aspects qui ne jouent pas sur le même plan pour moi. Les conversations autour du matériel ne doivent pas effacer l’intention qu’il y a en amont de la photo. J’ai eu l’impression, et surtout en France, que la photo était souvent abordée sur le plan technique par le grand publique, et bien plus rarement vue en tant qu’Art légitime, avec un regard équivalent pour la peinture par exemple.

Peu avant de partir aux États-Unis, j’ai voulu tester la vente de mes tirages sur le marché de la création, par curiosité. J’ai donc récupéré quelques uns de mes tirages et je les ai mis sur un stand comme des poireaux, pour voir si ça vendait.
Chaque fois que quelqu’un s’arrêtait, c’était pour me poser une question « Comment tu fais ? C’est quoi comme pellicule ? Tu utilises quel matériel ? ». Au final, j’en ai pas vendu une seule. Les autres stands qui vendaient de la peinture avaient était vidés à la fin de la journée, tout était vendu, malgré une qualité assez aléatoire d’un stand à l’autre. C’est ce qui m’amène à penser que les gens ne voient pas la photo comme un art aussi légitime que la peinture.

Pour en revenir au choix entre l’argentique et le numérique, quand tu choisis un outil, tu le prends pour ses caractéristiques, ce qu’il va te permettre de faire, le rendu qu’il a. J’adore utiliser mon 5DS R : tout ce qu’il peut faire, c’est incroyable. Mais ça n’est pas la même chose que quand j’utilise un Rolleiflex ou une chambre. Ça n’est pas pertinent d’opposer les choses, tu choisis l’un plutôt qu’un autre parce que tu as envie d’utiliser ça à un moment donné, pour un résultat donné.

Les gens portent un autre regard sur la photo aux États-Unis ? Par rapport à l’Art d’une manière plus générale ?

Je me souviens d’une fois, on a fait une expo avec ma femme, on vendait quelques tirages, des cartes postales… Je ne m’attendais à rien vu ma précédente expérience en France. Et pourtant, ça partait comme des petits pains, tant et si bien que je me suis vite retrouvé à court de tirages !

Je crois que les cultures ne sont pas les mêmes par rapport à la photo. Les États-Unis pour ça, c’est vraiment un pays de photographes. J’avais du mal à croire au début que ça pouvait à ce point intéresser les gens de m’acheter des tirages, alors que je n’ai jamais eu ça en France.

Au fil de nos rencontres, on a été surpris de voir que pas mal de gens décoraient leur maison avec des photos, tandis qu’en France, mis à part pour le cas des passionnés et les photos de familles, on ne voit pas souvent une photo en bonne place dans le salon. 

Je crois que là-bas, les gens achètent des photos juste parce qu’ils les aiment, parce qu’elles leur parlent, parce que c’est l’endroit où ils sont nés… Pas forcément pour posséder une œuvre d’Art ou parce que derrière l’investissement, il y a une cote potentielle. En fin de compte, je pense qu’il existe réellement une connexion émotionnelle qui se fait de la part des gens vis à vis de la photo. Je pense que beaucoup de gens achètent de l’Art pour décorer, tout simplement, en fin de compte.

Il y a une phrase que j’aime bien et qui me revient là :

« Il y a deux types de tableaux : il y a celui qui fait joli au dessus du canapé, et il y a celui qui fait douter de la présence du canapé. »

Tu te considères comme un « photographe artiste » ? Comment tu qualifierais ta démarche ?

J’ai vraiment du mal à me mettre dans la case « artiste » : je ne fait pas de la photo pour revendiquer des choses, je n’ai pas de grands discours à soutenir, je n’ai pas un propos particulièrement subversif et je ne suis pas vendu dans les grandes galeries parisiennes (rires).

Je dirais que ce je recherche avant tout, c’est de la sincérité. Je pense que quand tu fais un truc, il ne faut pas essayer de mentir, si tu veux dire quelque chose, il faut le dire texto. Il ne faut pas tricher, partir d’un résultat flatteur pour arriver à l’idée quand c’est le fruit du hasard, ne pas non plus trahir son intention initiale par ce que le résultat ne correspond pas à celui escompté. En soit le hasard n’est pas une mauvaise chose, il faut simplement l’assumer plutôt que d’essayer de lui faire raconter des choses qu’il ne dit pas. J’y pense assez souvent, quand je poste une photo, je me demande si j’ai été sincère, homogène entre mon intention initiale et le résultat que j’ai obtenu.

« La sincérité c’est vraiment ce qu’il faut préserver. »

On peut tout à fait faire des belles photos sans rien avoir à dire, mais si on veut cadrer l’ensemble de sa production, de mon point de vue, la sincérité c’est vraiment ce qu’il faut préserver. Je ne dis pas que j’y arrive toujours, mais en regardant avec du recul, c’est ce qui m’a permis d’avancer, comme un leitmotiv. Parfois je me dis « là t’as pas été honnête » et je n’aime pas le résultat.

J’ai fait une petite série il y a quelque temps, les « Photos Chiantes », je ne sais pas si tu t’en rappelles mais les gens avaient l’air d’avoir plutôt bien apprécié sur Facebook. J’avais essayé de faire ce que je déteste en terme d’image et en prenant le contre-pied. Finalement je me suis retrouvé, en adoptant un point de vue ironique, à faire des photos assez personnelles où je me demandais « cette photo là, est-ce qu’elle est chiante ou elle n’est pas chiante ? ». Et parfois non, la photo était esthétisante, copiait un peu un truc, mais non elle n’était pas chiante et donc là c’était malhonnête, j’empruntais un regard qui n’était pas le mien.

Gil Lebois, Photo Chiante n°3
Gil Lebois, Photo Chiante n°9
Gil Lebois, Photo Chiante n°28

Du coup, est-ce que tu penses que Facebook, les réseaux sociaux, n’encouragent pas à trahir parfois son propre regard, dans la mesure où une photo qui nous parle particulièrement peut avoir un écho très faible par rapport à une photo pour laquelle on a que peu d’attache mais qui se retrouve plébiscitée par notre public virtuel ?

Je pense qu’il y a toujours la question du public à qui tu destines tes images qui se pose : tu postes tes photos sur Facebook, mais est ce que c’est vraiment le bon public pour ça ? Facebook, ça ne doit pas être un jury, c’est plutôt un espèce d’environnement où il y a tes amis, tes collègues, des connaissances… S’il faut se demander pourquoi tu fais des photos, il faut aussi te demander pour qui.

Tu penses qu’il y a des photos simples à faire ? Des images « faciles » qui au final, souffrent de peu de créativité ?

Il faut toujours se méfier de ce qui paraît facile. Quand tu apprends la photographie, tu copies tout le monde, les gens que tu adores… toi, moi, on l’a tous fait.

Il y a un type, William Klein, j’ai essayé de copier ce mec, mille fois. Jamais j’y suis arrivé ! Sieff, Annie Leibovitz, j’arrive à comprendre comment c’est construit, à piger le truc, le matériel Klein, jamais. C’est incroyable quand même, parce que tu prends une photo de Klein, c’est juste du noir et blanc, c’est dans la rue, au grand angle, dans le mouvement… quand je vois ça je me dis que c’est super simple. Pas du tout. Plus c’est simple, plus c’est compliqué.

William Klein – Gun 1, New York, 1955

Au final, la simplicité, c’est quelque chose d’incarné, ça n’est pas juste le résultat final, la forme… il faut se demander « qu’est ce qu’il avait dans la tête ce mec, quand il a fait ses photos », hyper serrées où tu ne comprends même pas l’optique qu’il a utilisé, tu n’arrives pas à savoir s’il a recadré, pas recadré… tu essayes, tu tournes tout ça dans tous les sens, et tu échoues (rires). C’est une suite de questions incroyables. Et puis en fait, lui il n’a pas dû se poser toutes ces questions, il est sorti, il a pris son appareil et « clac » il a déclenché, et voilà.

Du coup, au niveau de tes références photographiques, tu citerais quoi ?

Et bien tout ça (rires ; il montre une impressionnante collection de bouquins photos). Je n’aime pas préférer, c’est vraiment un grand tout, hétéroclite.

Henri Cartier-Bresson, Bruxelles, 1938

L’un des premiers sur qui j’ai accroché au début c’est Cartier-Bresson, et après il y a eu Koudelka. Une photo, tu la regardes en moyenne 10 secondes et tu passes à la suivante. Koudelka, tu peux rester des heures à te demander comment ça s’est passé, comment il a fait, qu’est ce que je suis entrain de regarder… C’est vraiment invraisemblable tout ce qu’il arrive à mettre sur une image. L’instant dure à peine une fraction de secondes, et il arrête une situation qui est impossible. Je n’aime pas sacraliser, mais pour moi, c’est vraiment un mutant, je ne sais pas comment on arrive à faire des choses comme ça. Les photos de Koudelka sont très sombres, et en même temps, il y a toujours un miracle dedans. Il a fait cette photo en Espagne, où son sujet tient une espèce de fusée… j’ai souvent regardé cette photo en me demandant comment on peut faire ça, il y a tellement de symboles dedans, de quoi écrire un livre entier sur le sujet.

Josef Koudelka, Andalousie, 1979

Il y a également Bruno Barbey aussi, son travail en couleur… Et Gruyaert aussi, qui m’a fait rêver pendant des années, à chercher la façon dont il procédait. Il fait des images incroyables, alors que quand on le voit, c’est une personne maladroite, il s’exprime mal, on se demande comment il fait pour avoir quelque chose de si précis… comme Koudelka d’ailleurs, ils ne parlent presque pas de leurs photos. Ils n’ont pas à le faire en même temps, ça n’est pas nécessaire. 

Harry Gruyaert, La Courneuve, 1985

Tu nous partagerait quelques photos de ton cru qui te parlent ?

Je suis pas très bon pour ça, après j’ai bien aimé ma série « Life Around a Silo », et mon travail en temps que Charles MONS.

Charles Mons, 2007
Gil Lebois, Life Around a Silo, 2014
Gil Lebois, Life Around a Silo, 2014
Gil Lebois, Life Around a Silo, 2014

Déménager aux États-Unis, ça t’as permis de changer un peu de regard, attaquer de nouveaux projets ?

Quand je suis arrivé aux États-Unis, j’ai voulu faire une série sur les petites villes et en cherchant un peu sur internet, je suis tombé sur le travail d’un certain Dave Jordano. Alors je l’ai contacté, et on a pas mal discuté, notamment de Detroit, de la situation désolée et des endroits abandonnés, et des photos de ces endroits. Il ne supporte pas ce qu’il appelle les photos de ruin porn, des photos de ruines où on met en avant la misère du lieu abandonné. Au contraire, il cherche à montrer les choses qui vont bien, plutôt que d’aller chercher la misère et le pathos. Et ça ça m’a bien plu.

Gil Lebois, Driving South
Gil Lebois, Go (mid) West
Gil Lebois, Go (Mid) West
Gil Lebois, Go (Mid) West
Gil Lebois, Driving South

Aller aux États-Unis, c’était vraiment une aubaine pour la photo, les gens sont abordables, portent un regard bienveillant à l’égard des photographes, ils sont fiers qu’on s’intéresse à leur ville.

Merci beaucoup Gil !

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